Discours
de clôture de la JNA 2006
Dr Marc PILLIOT, Président de la CoFAM
Les organisateurs de cette brillante journée m’ont
confié une lourde tâche : celle de vous retenir encore quelques
minutes, alors que chacune et chacun a la tête pleine et éprouve
maintenant le besoin de rentrer chez soi.
Le thème de cette Journée était « Entre
sens et cultures ».
Quel merveilleux titre ! Car vous savez bien que, dans notre Culture,
il faut toujours donner du sens. C’est le but d’une conclusion,
le sens d’une conclusion oserai-je dire, que de
rassembler tous les sens, tous les savoirs de la journée,
pour donner un sens supplémentaire, une direction
nouvelle, afin que chacun puisse mieux exploiter, mieux « cultiver
» ce qu’il a appris dans la journée.
Vous êtes venus très nombreux pour ce colloque. Vous êtes
venus à l’Ouest, c’est-à-dire dans le
bon sens car Brest est bien à la pointe de la France.
Mais, aujourd’hui, Brest est aussi à la pointe de l’allaitement.
De toute évidence, « Bre(a)st is Best ».
J’aimerais bien que cette notion soit connue de tous les professionnels.
« Breast is best » : que chacune et chacun le sache, tonnerre
de Brest !
Mais revenons au thème de cette Journée : « Entre
Sens et Cultures ».
Ce colloque était présidé par le Docteur Marie Thirion.
Cela a un « sens », c’est toute une
symbolique. C’est que Marie Thirion est une pionnière : grâce
à sa ténacité, elle a su créer petit à
petit une Culture d’allaitement dans notre pays.
Et actuellement, avec le Docteur Gisèle Gremmo-Féger et
avec tous les intervenants du DIU « Lactation humaine et allaitement
maternel », l’allaitement est entré dans le monde de
la Connaissance pour les professionnels de santé.
« Sens et Cultures »
Les sens, c’est la sensorialité.
Et Mr Benoist Schaal nous a brillamment montré à quel point
les repères sensoriels olfactifs créaient chez le nouveau-né
une passerelle entre « la vie d’avant »
et « la vie d’après » la naissance. C’est
parce que le nouveau-né, peau contre peau sur sa mère, retrouve
ses repères sensoriels de la vie fœtale, qu’il va se
sentir sécurisé et qu’il pourra ouvrir les yeux, regarder
sa mère, puis entendre sa voix. Il pourra alors donner un «
sens », une signification à ce qu’il
perçoit.
C’est sans doute là que commence l’Esprit propre aux
humains, c’est là que commence la « culture
».
Et par la suite, les messages sensoriels de la tétée seront
promoteurs d’apprentissages, permettant ainsi de passer «
des sens à la Culture ».
Les sens, cela peut être aussi la faculté intuitive, la
sensualité, le symbole. C’est cet aspect-là que Mme
Saskia Walentowitz a abordé et son regard d’anthropologue
nous a mis l’esprit sens dessus dessous.
L’allaitement maternel n’est pas seulement une expérience
individuelle nutritive et émotionnelle, c’est aussi un processus
d’émergence d’un sujet social, sensible au monde qui
l’entoure. Le lait maternel transmet des valeurs fondamentales pour
la maîtrise de soi, il développe la faculté de ressentir
les émotions de soi et aussi les émotions des autres. «
Il parachève l’être en devenir », nous a-t-elle
dit. Il participe au fondement du social.
L’exemple des mères du Kenya montre aussi à quel point
l’allaitement est lié à l’histoire personnelle,
mais aussi à l’histoire de la société. L’allaitement
ne peut pas être dissocié de la symbolique de l’être
humain et on ne change pas le savoir sur l’allaitement sans
changer la Culture.
Ce regard d’anthropologue donne une résonance toute particulière,
un sens nouveau à toutes les interventions qui
ont suivi dans la Journée.
En effet, Mr le Pr Dominique Turck nous a montré à quel
point l’alimentation des premiers mois de la vie pouvait influencer
l’état de santé à l’âge adulte.
Cela a un « sens » pour l’Individu, mais cela a aussi
un « sens » pour la Société.
Ce nouveau savoir sur l’allaitement nous conduira-t-il à
changer notre culture de l’alimentation ?
Le propos de Mr le Pr Jacques Sizun va dans le même sens.
En agissant sur l’environnement et avec les soins de développement
sur le prématuré, son équipe cherche à diminuer
le stress du nouveau-né et des parents et à favoriser les
comportements de bien-être. Cela nécessite de changer en
profondeur la nature et l’organisation des soins. Cela nécessite
de ne plus se focaliser seulement sur les aspects médicaux, mais
d’envisager aussi les besoins de la famille. En donnant
un autre sens à nos pratiques, il devient possible de faire évoluer
et de changer la culture d’un service.
Les études cliniques de cet après-midi sont dans la même
démarche, dans le même sens : chercher un sens à
nos pratiques, un sens à nos observations pour enrichir
notre savoir et peut-être modifier notre culture professionnelle.
Enfin Mme Ingrid Bayot a terminé ce colloque avec une brillante
variation sur nos savoirs et notre Culture.
La Culture, c’est l’éducation, le savoir, la formation,
l’expérience, la compétence.
La Culture, c’est aussi la mise en valeur, c’est faire pousser,
c’est « faire grandir ».
C’est tout cela qu’Ingrid Bayot a souligné pour nous
inciter à faire, sur l’allaitement, une communication éthique
et respectueuse du choix parental, tout en restant efficace. Il nous faut
donc cultiver l’accompagnement qui respecte et valorise les émotions
et les initiatives de l’autre. Il nous faut cultiver la disponibilité
et l’écoute. Il nous faut cultiver une vision globale de
l’allaitement, en tenant compte des rythmes du bébé,
mais aussi des rythmes de la maman et de ses craintes. Il nous
faut apprendre à faire confiance aux mères et à faire
confiance aux bébés. A la maternité Saint
Jean de Roubaix, ce sont les parents qui nous ont fait évoluer.
Ce sont leurs questions et leurs initiatives qui nous ont fait bouger.
Comme chacun des intervenants de cette Journée, Mme Ingrid Bayot
souligne la nécessité de réfléchir sur nos
pratiques, la nécessité de leur donner un autre
sens… pour changer de culture.
« Entre sens et cultures ».
Décidément, cette journée est allée dans
tous les sens et était pleine de sens,
pleine de significations. C’est le sens qu’il
faut pour que change notre culture de l’allaitement.
Maintenant vient le moment, pour moi aussi, de donner un sens à
ma conclusion. Pour ce faire, je ferai l’apologie de l’utopie.
« Le Monde progresse grâce aux choses impossibles
qui ont été réalisées » disait
André Maurois. Il n’y a pas de grande réalisation
qui n’ait été d’abord une utopie. Il fallait
être fou et utopique pour que des mères se rassemblent en
associations pour aider d’autres mères en difficulté.
Il fallait être fou et utopique pour que ces associations se regroupent
et se coordonnent en l’an 2000 pour créer la CoFAM et rassembler
ainsi les énergies. Il fallait être fou et utopique comme
l’est Gisèle Gremmo-Féger pour entraîner l’Institut
Co-Naître et la région du Finistère dans cette aventure
merveilleuse d’une Journée Nationale de l’Allaitement
à l’extrémité de la France.
C’est parce que Mr Sizun était sûr de son utopie qu’il
a pu motiver toute son équipe vers le NIDCAP. C’est parce
qu’il y avait de drôles de farfelus à Lons-le-Saunier
et à Roubaix que deux maternités ont demandé le Label
Ami des Bébés à un moment où personne n’en
parlait vraiment en France.
Tous ces gens-là ont rêvé très haut
pour ne pas réaliser trop bas et leur utopie devient contagieuse
: il existe maintenant une émulation dans la France entière.
Alors sachez être utopiques, croyez en vos idées, croyez
en vous et en vos capacités de faire bouger les pratiques dans
vos services.
Changez de culture… et vous irez dans le bon sens.
Dr Marc PILLIOT, Président de la CoFAM
JNA Brest mai
2006
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